Repenser les unités de soins intensifs pour faire face au COVID-19 : interview avec le Dr Enrico Storti, médecin urgentiste

March 23, 2020

Enrico Storti est le directeur des unités de soins intensifs et d'anesthésie à l'hôpital Maggiore de Lodi, en Italie, où il est également en charge de la coordination du service d'urgence. La province de Lodi, située près de Milan, a été durement frappée par le COVID-19 et est le premier foyer de l'épidémie en Italie. Le Dr Storti est en première ligne : il fait tout son possible pour traiter les patients atteints du coronavirus et tenter de contenir l'épidémie.

Le Dr Diku Mandavia, directeur des affaires médicales chez Fujifilm Sonosite, a interviewé le Dr Storti afin de mieux comprendre la situation clinique en Italie. Pour faire face à l'afflux soudain de nombreux patients, l'équipe du Dr Storti a dû transformer le service de soins intensifs de l'hôpital pour pouvoir accueillir les centaines de victimes du COVID-19. Un tel événement ne s'était encore jamais produit dans le pays. Il s'est également exprimé sur ce qui attend les médecins une fois que des cas de coronavirus commenceront à être acheminés vers leurs hôpitaux, et a souligné l'importance du rôle joué par l'échographie point-of-care dans l'optimisation des services de soins intensifs pour pouvoir traiter de nombreux patients simultanément. La vidéo de cette interview est disponible sur la page d'information relative au COVID-19 de Sonosite. Nous avons également réalisé une deuxième interview avec le Dr Storti dans laquelle il revient sur ce que les communautés locales peuvent faire pour soutenir leurs hôpitaux.

Dr Mandavia :

Merci de vous joindre à nous aujourd'hui. Je suis Diku Mandavia, médecin-chef chez Fujifilm Sonosite. Comme vous le savez sans doute, l'épidémie de COVID-19 a déclenché une crise sanitaire publique qui sévit aux quatre coins du monde. Dans certains pays, le coronavirus est désormais endémique, et l'Italie, qui fait aujourd'hui partie des principaux foyers de la pandémie, doit donc y faire face. Je pense que nous pouvons tous bénéficier des conseils donnés par les médecins italiens pour nous préparer à l'arrivée de ces nombreux patients dans un état critique. C'est pourquoi mon ami et confrère, le Dr Enrico Storti, est avec nous aujourd'hui. Il est en charge des services de soins intensifs et de la coordination des services préhospitaliers d'urgence à Milan en plus d'être l'un des pionniers dans le domaine de l'échographie point-of-care et le fondateur de l'association WINFOCUS. Il a également joué un rôle capital dans la promotion de l'échographie pulmonaire et point-of-care. Voilà pour la petite introduction ! Je vois que vous nous rejoignez depuis votre service des urgences. Merci de nous octroyer quelques minutes pour parler de ce sujet on ne peut plus important. Vous pourriez peut-être commencer par vous présenter afin que nos auditeurs en sachent un peu plus sur vous et votre carrière.

Dr Storti :

Merci à vous ! C'est un honneur de pouvoir faire part de mon expérience parce qu'on ne va pas se le cacher, la situation dans laquelle nous sommes en ce moment en Italie est très critique. Je suis effectivement médecin en soins intensifs et je travaille à l'hôpital de Niguarda, à Milan, depuis 17 ans. C'est le plus grand centre de traumatologie du nord de l'Italie. Je travaille également au sein du service de soins aux brûlés, et cela fait maintenant quatre ans que je suis en charge des services de soins intensifs et d'anesthésie à l'hôpital de Lodi, qui se situe à une quarantaine de kilomètres de Milan. Mon unité de soins intensifs polyvalents compte sept lits. Comme vous l'avez également mentionné, je suis l'un des fondateurs de l'association WINFOCUS, et je porte donc un intérêt tout particulier au domaine de l'échographie. Je ne peux en effet pas m'imaginer travailler sans échographe : ils font partie intégrante de ma carrière et s'inscrivent dans mes compétences de médecin.

Dr Mandavia :

Grâce aux médias, nous avons pu suivre ce qu'il se passe actuellement en Italie. Parlez-nous de la situation actuelle et des difficultés auxquelles doivent faire face les hôpitaux.

Dr Storti :

Comme vous l'avez mentionné, l'unité de soins intensifs que je dirige et l'hôpital dans lequel je travaille ont reçu beaucoup d'attention de la part des médias depuis le début de cette épidémie de coronavirus. Cela fait maintenant trois semaines que la situation se dégrade et que nous assistons à des scènes que nous n'aurions pas cru possibles avant le début de la pandémie. Nous sommes dans une situation avec victimes en masse. Je pense c'est vraiment le terme le plus approprié puisque nous avons dû faire face à un important afflux de patients en très peu de temps. Notre service des urgences a dû accueillir entre 150 et 200 patients en moyenne par jour, soit en moins en 24 heures, et chacun d'entre eux présentait un syndrome de détresse respiratoire aiguë, ou SDRA. Les codes rouges et jaunes n'arrêtaient plus, mais il n'y avait aucun code vert ou blanc. Les cas qui ne relevaient pas de l'urgence avaient complètement disparu.

Nous avons donc dû traiter simultanément un nombre effrayant de patients qui affluaient vers les services des urgences. Une grande partie d'entre eux souffraient de graves troubles respiratoires et devaient être mis sous oxygène. C'était très dur pour le service des urgences et pour l'hôpital tout entier. Nous avons immédiatement compris que nous ne pourrions pas faire face à une telle situation : nous ne disposions pas des ressources nécessaires pour traiter un tel nombre de patients dont l'état de santé exigeait des soins intensifs.

Nous n'avons donc pas eu d'autre choix que de modifier les règles de l'hôpital et de mobiliser l'ensemble du personnel médical pour traiter ces urgences. Le transfert des patients vers un autre hôpital n'était pas une option puisque tous les hôpitaux de la région étaient engorgés pour les mêmes raisons. C'est pourquoi nous considérons cette épidémie comme une situation de victimes en masse.

Dr Mandavia :

Donc, la majorité des patients qui se sont rendus dans votre hôpital ont dû être admis. Pouvez-vous nous en dire plus sur eux ? Font-ils partie d'un groupe d'âge en particulier ?

Dr Storti :

Au tout début, la majorité des patients atteints étaient des personnes âgées qui avaient entre 75 et 85 ans. C'est dans cette tranche d'âge que le taux de mortalité est le plus élevé. Ces patients présentaient en effet un SDRA (syndrome de détresse respiratoire aiguë) et un ratio PaO2/FiO2 extrêmement faible. Ils devaient donc être mis sous respirateur, être allongés sur le dos ou le ventre, bénéficier d'un traitement au monoxyde d'azote, et j'en passe. Malgré tout, leur taux de mortalité restait très élevé. Ces 10 ou 15 derniers jours, nous avons cependant remarqué que l'épidémie ne touchait pas uniquement les personnes âgées puisque nous avons accueilli des patients atteints de SDRA qui avaient entre 40 et 50 ans. Vous savez aussi bien que moi que les personnes présentant un SDRA doivent rester à l'hôpital pendant plusieurs jours.

Nous faisons ainsi face à plusieurs problèmes puisque nous devons étendre la capacité de notre service de soins intensifs au maximum tout en sachant que les patients qui arrivent ne sont pas près de repartir. Malheureusement, ce virus a un taux de contagion très élevé, et il n'a pas encore montré de signe de faiblesse. C'est pourquoi nous nous retrouvons constamment avec un grand nombre de patients répartis à travers tout l'hôpital. Nous avons également dédié des services entiers aux patients atteints du coronavirus. Nous ne savons pas comment nous parviendrons à gérer la situation avec autant de patients en réanimation.

Dr Mandavia :

Comment êtes-vous parvenus à augmenter la capacité d'accueil de votre service de soins intensifs ? Aviez-vous assez de respirateurs, de moniteurs et d'équipement en général ?

Dr Storti :

Au tout début, nous manquions de respirateurs. Heureusement, les élus de Lombardie ont pu mettre la main sur plusieurs de ces machines, ce qui nous a permis de traiter un grand nombre de nos patients. Mais je vous assure que dans les premiers jours de l'épidémie, tous les respirateurs de l'hôpital étaient utilisés. Nous avons ainsi transféré plusieurs patients dans nos blocs opératoires afin qu'ils puissent bénéficier des respirateurs qui se trouvaient là tout en restant dans un environnement propice aux soins intensifs. Les débuts étaient très compliqués, mais la situation est aujourd'hui un peu plus stable. Nous avons désormais 24 lits dans notre service de soins intensifs et 26 respirateurs, ce qui nous donne une chance de combattre ce virus. Lorsque l'épidémie a commencé, nous disposions seulement des ressources nécessaires pour traiter 7 patients en soins intensifs, ce qui était loin d'être suffisant.

Il me semble que vous souhaitiez également parler de la façon dont nous avons réorganisé notre hôpital. Les services de soins intensifs et des urgences ne sont pas les seuls à être concernés par cette réorganisation.

Dr Mandavia :

Oui, parlez-nous de cet aspect-là.

Dr Storti :

C'est grâce à cette réorganisation que nous avons pu faire face à cette épidémie. Nous avions tout de suite compris que ce qui était en train de se passer était d'une gravité sans précédent. Il y avait tellement de patients qui affluaient vers notre hôpital que nous ne pouvions plus fonctionner selon les règles « normales ». Ce que je veux dire par là, c'est que bien que tous les médecins travaillant en soins intensifs sachent parfaitement comment s'occuper d'un patient présentant un SDRA,

les conditions de travail ne sont pas les mêmes lorsque le nombre de patients à traiter simultanément augmente alors que celui du personnel médical disponible diminue. Nous ne pouvions pas utiliser les mêmes outils, ni suivre les mêmes procédures. Dès le départ, il nous a paru évident que nous devions changer notre approche vis-à-vis de ces patients. Et je ne parle pas uniquement de la façon de les traiter, mais également des moyens que l'hôpital devait mettre à notre disposition afin de nous aider.

Le jour où les patients ont commencé à affluer, nous étions complètement débordés et perdus face à ce qui était en train de se passer, mais nous avons immédiatement réagi et adopté une approche différente. L'expérience que nous avons acquise avec WINFOCUS a joué un rôle crucial. En effet, grâce à WINFOCUS, nous étions prêts à affronter un scénario d'urgence. L'échographie fait des miracles dans les pays où les soins de santé ne sont pas optimaux et qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour traiter tous les patients. Notre expérience dans ces pays s'est avérée déterminante, puisque nous utilisons aujourd'hui plus ou moins les mêmes outils.

Nous avons par exemple fait le choix de ne pas suivre la procédure habituelle consistant à demander un scanner pour chaque patient présentant un SDRA. Il y en avait beaucoup trop. Nous avons préféré traiter l'ensemble de ces patients de la même façon. Puisqu'ils souffraient tous de graves troubles respiratoires, avaient un ratio PaO2/FiO2 très faible et présentaient des symptômes fiévreux et grippaux dans les jours précédant leur arrivée à l'hôpital, le diagnostic a vite été établi. Au début, le plus compliqué était de procéder au triage de ces patients à l'aide d'un outil qui permettrait d'établir un diagnostic de façon rapide, simple et efficace : un test point-of-care pouvant être utilisé au chevet des patients. Sans ce test, nous n'aurions pas pu nous en sortir. Nous avons donc diagnostiqué ces patients en procédant à une analyse des gaz du sang, une radiographie du thorax et une échographie, et en consultant leurs antécédents médicaux, bien entendu. Voilà les éléments sur lesquels nous nous sommes basés pour poser le diagnostic final.

Il était très important d'allouer les bonnes ressources au bon moment. Nous devions donc déterminer dans quels services placer les patients, lesquels pouvaient rester dans le service des urgences pour 24 ou 48 heures supplémentaires, lesquels devaient être intubés immédiatement et enfin, quels patients pouvaient être transférés vers l'unité de soins intermédiaires. Nous avons évidemment recruté plus de personnel et restructuré les services de notre hôpital ; c'est ainsi que nous sommes parvenus à créer une unité de soins intermédiaires comportant 18 lits. Le service de neurologie n'existe plus. À la place se trouvent maintenant les patients sous respirateur qui sont à la charge d'une équipe médicale pluridisciplinaire puisqu'ils sont traités par un pneumologue, un médecin en soins intensifs et tout membre du personnel qui maîtrise les intubations et sait utiliser un respirateur. Nous avons donc fait notre possible pour déployer les capacités de notre unité de soins intensifs.

C'est très important, car quand le coronavirus infecte les gens, vous avez le ratio qui ressemble à peu près à celui-ci à savoir pour un patient atteint du coronavirus nécessitant des soins intensifs, 5 à 10 patients seront placés en soins intermédiaires et 10 à 20 patients supplémentaires auront tout bonnement besoin d'être placés sous oxygène. Pour subvenir aux besoins de ces patients, notre réserve d'oxygène a dû être multipliée par cinq, et notre fournisseur en oxygène venait donc remplir nos réservoirs plusieurs fois par jour. Je parle de cela pour vous donner une idée de l'importance de l'oxygène pour soigner de nombreux patients simultanément.

Dr Mandavia :

C'est très impressionnant. Dites-moi, en plus des niveaux d'oxygène, quels sont les autres domaines qui posent des contraintes ? Quels sont les autres facteurs que les médecins doivent anticiper ?

Dr Storti :

Notre unité de soins intensifs a été la première à diagnostiquer le coronavirus chez un patient, que nous appelons le patient zéro. Nous savons bien évidemment que ce patient n'est pas réellement le premier cas du pays et que le virus circulait déjà en Italie depuis une quinzaine de jours avant ce diagnostic. Je ne suis pas épidémiologiste, mais nous disposons de suffisamment d'informations pour pouvoir l'affirmer avec certitude. C'est important, car depuis ce premier diagnostic, nous avons vu défiler un tel nombre de patients que notre réserve d'oxygène s'épuise au rythme de 15 litres par minute, et 40 patients multipliés par 15 litres d'oxygène toutes les minutes équivaut à une réserve d'oxygène insuffisante. Nous avons donc dû restaurer les différentes prises d'oxygène à travers l'hôpital et faire en sorte que les tuyaux transportant ce gaz étaient assez résistants afin d'éviter les coupures et donc de perdre des patients.

Le message que je souhaite faire passer est donc le suivant : si l'épidémie sévit déjà dans votre région ou qu'elle s'y propage rapidement, votre hôpital doit être prêt à subir des changements majeurs, et vous devez être en mesure d'adopter les techniques nécessaires pour lutter contre le virus. N'essayez pas de suivre les procédures habituelles. Oubliez le scanner, le transfert immédiat en soins intensifs et le décubitus ventral ou dorsal : vous ne parviendrez pas à vous occuper de tous vos patients, parce que vous ne disposerez pas d'assez de personnel médical pour procéder au décubitus dorsal simultané de 18 personnes. Vous devez changer votre méthode de triage.

Je tiens à dire qu'en Italie comme dans le reste des pays industrialisés, nous ne sommes absolument pas habitués à diagnostiquer les patients de cette manière. Il est donc très compliqué de changer ses habitudes, et j'ai eu beaucoup de mal à convaincre les membres de mon équipe que la situation dans laquelle nous étions était la pire qui soit et que la seule solution était de changer du tout au tout la façon dont nous traitons nos patients, de redistribuer nos ressources et de réorganiser nos équipes. Nous disposons maintenant d'équipes qui n'existaient pas il y a encore quelques semaines afin de faire tout notre possible pour répondre aux besoins des différents patients qui sont répartis à travers tout l'hôpital.

Dr Mandavia :

Parlons-en, de ces équipes. Le personnel médical, qu'il s'agisse des médecins, des infirmiers ou encore des thérapeutes respiratoires, est mis à rude épreuve. Comment protégez-vous vos équipes ? Certains de vos collègues ont-ils contracté le coronavirus ?

Dr Storti :

En effet, c'est un sujet très important. Nous devons protéger les membres de nos équipes non seulement parce que nous en sommes responsables, mais également parce qu'ils sont notre seul rempart contre cette épidémie et que nous ne pouvons pas nous permettre de manquer de personnel médical.

Heureusement, nous disposions de suffisamment d'EPI (équipement de protection individuelle). Nous avons donc immédiatement formé les membres de notre équipe sur la façon de porter ces équipements et mis au point une stratégie pour protéger l'ensemble du personnel hospitalier. Malgré toutes ces mesures, certains de nos collègues ont tout de même été testés positifs au COVID-19. Je pense cependant que la majorité d'entre eux ont été infectés avant que le patient zéro ait passé les portes de notre hôpital.

Comme vous le savez, des mesures de distanciation sociale ont été prises en Italie. Ces mesures, bien qu'elles aient de profondes conséquences sur notre façon de vivre au quotidien et sur la situation économique du pays, sont la seule option que nous avons pour éviter la propagation du virus. Grâce à ces mesures restrictives et aux EPI, nous sommes parvenus à nous protéger du coronavirus.

Dr Mandavia :

Je me doute qu'un grand nombre de nos auditeurs sont curieux de savoir ce qui apparaît sur les échographies pulmonaires des patients atteints du COVID-19. Le virus présente-t-il des caractéristiques particulières ?

Dr Storti :

Je souhaiterais tout d'abord dire que notre hôpital dispose de compétences de haut niveau en matière d'échographie. Ces dix dernières années, nous avons en effet pris le soin et le temps de former notre personnel médical à l'échographie. Grâce à WINFOCUS, chaque étage de l'hôpital de Lodi dispose d'au moins un échographe, et tous les médecins, qu'ils soient pédiatres, neurologues, chirurgiens ou encore spécialisés dans les soins intensifs, sont capables d'utiliser une sonde et d'effectuer une échographie point-of-care.

L'échographie point-of-care permet de formuler de meilleurs diagnostics et de mieux surveiller l'état de santé des patients. Chaque médecin met à profit sa propre expérience pour déterminer ce qui est le plus important pour nos patients. C'est ainsi que nous nous sommes attelés à cette urgence. Nous étions tous convaincus que l'échographie point-of-care était le meilleur outil que nous possédions pour diagnostiquer les patients, déterminer le degré d'infection des poumons et par conséquent l'urgence dans laquelle se trouvaient les malades, et traiter les comorbidités.

Certains de nos patients étaient très jeunes et présentaient des symptômes allant d'une simple pneumonie touchant un seul ou les deux poumons, à un SDRA. Les patients plus âgés, quant à eux, présentaient d'autres pathologies et comorbidités, et le recours à l'échographie nous a donc permis d'évaluer efficacement l'état de santé de tous ces malades depuis le service des urgences.

Je le répète, ces cas-là représentent en quelque sorte des extrêmes. Grâce à l'échographie, il est possible de déterminer la gravité de l'état de santé d'un patient. C'est le message que nous essayons de faire passer avec WINFOCUS. En effet, l'échographie peut s'avérer très utile lorsqu'un patient est très malade ou que nous nous retrouvons dans une situation similaire à celle que nous vivons en ce moment.

Le nombre de patients dont l'état de santé est critique dépasse de loin le nombre de ressources dont nous disposons pour les soigner, et c'est donc là que l'échographie entre en jeu. Tous les hôpitaux devraient prendre exemple sur ce que nous sommes parvenus à faire à Lodi. En effet, de nombreux hôpitaux de la région n'ont pas su gérer un tel afflux et se sont rapidement retrouvés submergés précisément parce qu'ils ont demandé un scanner de chaque patient. Les médecins de ces hôpitaux ont donc dû attendre les résultats de ces examens pour pouvoir diagnostiquer les malades qui étaient de plus en plus nombreux à faire la queue pour accéder au scanner. Cette approche, particulièrement chronophage, a engorgé les services des urgences de ces hôpitaux qui ont donc mis beaucoup de temps à s'occuper des nombreux patients présents, ce qui est inadmissible dans une telle situation.

Grâce à notre expérience, nous avons su mettre l'échographie au centre de notre arbre de décision, ce qui s'est avéré très efficace. Comme je l'ai déjà mentionné, nous avons procédé à une analyse des gaz du sang et une radiographie du thorax. Cette dernière est particulièrement importante puisqu'elle permet de diagnostiquer le COVID-19 en un coup d'œil : en effet, lorsque le cliché thoracique contient beaucoup de blanc, le patient est très certainement atteint par le virus. Cependant, si la radiographie du thorax ne semble présenter aucun signe de coronavirus, le recours à l'échographie peut s'avérer essentiel puisque les images échographiques permettent de déterminer si le patient souffre d'une affection pulmonaire, de préciser le degré de cette affection et de concevoir une façon de la soigner, notamment grâce à une approche clinique.

Par ailleurs, pour déterminer si un patient nécessite des soins intermédiaires ou intensifs dans le cas où un patient n'a pas l'air particulièrement malade, nous avons recours au test de dépistage. Ce test, qui comprend une analyse des gaz du sang, une radiographie du thorax et une échographie pulmonaire, nous a permis de déterminer quels patients devaient rester à l'hôpital et ceux qui pouvaient rentrer chez eux. C'est en effet d'autant plus compliqué lorsqu'on ne sait pas quel patient laisser sortir, quand le laisser sortir et si une telle décision ne risque pas de résulter en la contamination d'autres personnes. Voilà pourquoi l'échographie est on ne peut plus importante dans la gestion de cette crise sanitaire.

Dr Mandavia :

Merci beaucoup Enrico, cette conversation a été très instructive. Souhaitez-vous nous faire part d'autres commentaires ou donner d'autres conseils aux médecins qui nous écoutent ?

Dr Storti :

Je souhaite simplement dire qu'il faut faire preuve de flexibilité et se préparer à toute éventualité. Ce qui est incroyable avec le coronavirus, c'est sa capacité à se propager d'une personne à l'autre. De nombreux patients souffrent d'un SDRA à la suite de cette infection et bien que nous disposions actuellement de 24 lits dans notre unité de soins intensifs, je sais qu'une dizaine de malades en soins intermédiaires devront sous peu être intubés.

La gestion du temps est donc cruciale lorsqu'il existe une telle disproportion entre le nombre de lits, de respirateurs et de personnel médical disponibles et le nombre de patients atteints du virus. Il est de votre devoir de maintenir ces patients en vie jusqu'à ce qu'ils puissent rejoindre l'unité de soins intentifs et bénéficier des ressources dont vous disposez. À Lodi, nous utilisons par exemple le CPAP et la ventilation non invasive par masque, même si nous savons qu'il ne s'agit pas toujours de la meilleure approche, notamment lorsque le ratio PaO2/FiO2 est extrêmement bas. Mais nous sommes en guerre, et nous devons faire tout notre possible pour garder nos patients en vie et leur offrir le meilleur parcours de soins possible. Nous n'avons donc pas d'autre choix que de nous occuper des cas critiques en priorité afin de libérer un maximum de lits dans l'unité de soins intensifs, et ainsi pouvoir accueillir les patients qui attendent dans le service des urgences ou de soins intermédiaires.

Il faut donc complètement repenser notre façon de traiter nos patients, d'exercer notre métier au quotidien et d'utiliser les outils à notre disposition, que nous ayons l'habitude de les manier ou non. Autrement, nous ne pourrons pas nous en sortir. Le message que je souhaite donc faire passer est le suivant : faites preuve de flexibilité et assurez-vous de connaître votre hôpital dans ses moindres recoins.

Vous devez communiquer avec les personnes en charge de votre hôpital parce que vous aurez besoin d'eux pour vous procurer les équipements et ressources nécessaires. Vous ne pouvez pas tout faire tout seul, et il est important que les personnes en charge comprennent l'ampleur de la situation à laquelle nous devons tous faire face.

J'ai demandé à mes supérieurs de me rejoindre dans le service des urgences et je leur ai clairement présenté les faits en leur montrant ce dont nous disposions et ce qui nous attendait. Je leur ai dit que nous devions par tous les moyens éviter d'être submergés et que, pour ce faire, nous avions besoin de telles et telles ressources, et qu'aucune de mes demandes n'était futile, mais chacune était nécessaire à la survie de nos patients et de notre hôpital. Et ils ont compris.

Je tiens également à dire que, bien que l'Italie doive faire face à de nombreux problèmes, les soins médicaux dans notre pays sont un droit, pas un service. Nous prodiguons des soins de santé de qualité à tous les malades, et ce peu importe la taille de leur portefeuille, et j'en suis très fier. Personne n'aurait pu prédire la situation dans laquelle nous nous trouvons en ce moment, et pourtant, notre gouvernement et notre système de santé ont fait de leur mieux pour nous fournir l'aide dont nous avions besoin, qu'il s'agisse de ressources matérielles ou financières.

 

Dr Mandavia :

Merci mille fois, cette discussion a été très instructive. Malgré les circonstances, il semble que le travail que vous effectuez est remarquable. Je pense que personne dans l'histoire de la médecine moderne n'a encore eu à faire face à une telle situation. Merci de nous avoir consacré quelques minutes de votre temps, je sais que vous êtes très occupé à l'hôpital. Au nom de toute l'équipe Fujifilm Sonosite, merci ! Vos explications ont été d'une aide précieuse pour nos auditeurs qui, j'en suis sûr, s'en serviront pour continuer à sauver des vies. Merci.

 

Dr Storti :

Merci à vous, Diku, pour votre soutien. Je pense effectivement qu'il est très important que nos confrères et consœurs, où qu'ils soient à travers le monde, sachent ce qui les attend et qu'ils soient prêts à affronter ce virus. Nous étions malheureusement les premiers à devoir réinventer notre façon de fonctionner tout en faisant tourner notre hôpital à plein régime. Nous y sommes parvenus, mais ça n'a pas été chose facile. Les hôpitaux des pays qui ne sont pas encore aussi touchés par le virus doivent donc se préparer à la vague qui arrive et profiter des quelques jours de répit qui leur restent pour rassembler les ressources dont ils auront besoin. Je pense également qu'il est essentiel de partager nos connaissances et notre expérience vis-à-vis du coronavirus. Merci mille fois pour votre soutien et votre invitation.

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